Alors que le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau affirme que 70 % des Français soutiennent un durcissement de la politique migratoire, les études d’opinion révèlent une réalité bien plus complexe.
Si une majorité de la population exprime des préoccupations sur l’immigration, les sondages montrent également une évolution vers plus de tolérance et un recul des perceptions hostiles. Décryptage d’un sujet hautement politisé.
Une majorité en faveur de restrictions, mais avec des nuances
Les discours politiques mettent souvent en avant un soutien massif au durcissement des politiques migratoires, mais les chiffres doivent être analysés avec précaution. Un sondage CSA pour CNews en décembre 2022 avançait que 70 % des Français souhaitent un renforcement des restrictions en matière d’immigration. Cependant, d’autres enquêtes récentes présentent des résultats plus nuancés. Selon le baromètre annuel du Cevipof publié en février 2025, 63 % des Français estiment qu’il y a trop d’immigrés en France, et 64 % pensent que le pays devrait se fermer davantage aux flux migratoires.
Néanmoins, l’importance de l’immigration comme priorité nationale est largement relativisée par ces mêmes études. Un sondage Ipsos classe l’immigration en sixième position parmi les préoccupations des Français, bien loin derrière la santé et le pouvoir d’achat. Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean Jaurès, souligne que l’immigration est un sujet surmédiatisé par la classe politique, mais qu’il ne figure pas en tête des priorités des citoyens lorsqu’on leur pose la question de manière ouverte.
Un mouvement de fond vers plus de tolérance
Si les perceptions négatives sur l’immigration persistent, elles sont en nette régression depuis plusieurs décennies. L’Indice Longitudinal de Tolérance (ILT), mis en place par le sociologue Vincent Tiberj, montre que les préjugés à l’égard des immigrés ont significativement reculé. En 2023, 69,1 % des Français estimaient que la présence d’immigrés était une source d’enrichissement culturel, et 68,9 % considéraient que les étrangers en situation régulière devaient bénéficier des mêmes droits que les Français en matière d’emploi et de logement.
Bien que 55,6 % des sondés jugent qu’il y a trop d’immigrés en France et que 60,8 % pensent que certains viennent uniquement pour profiter des aides sociales, ces proportions sont en baisse par rapport à 2014. Vincent Tiberj explique à l’AFP cette évolution par une acceptation croissante de la diversité, notamment chez les jeunes générations : « La société française est bien plus ouverte que ce que les discours alarmistes laissent entendre ».
Un enjeu politique plus qu’une urgence citoyenne
Le sujet de l’immigration est particulièrement instrumentalisé dans le débat public, notamment dans la perspective des prochaines échéances électorales. Bruno Retailleau et son entourage politique insistent sur l’adhésion supposée massive des Français aux politiques restrictives, une posture qui vise notamment à attirer l’électorat du Rassemblement National. Un sondage CSA pour CNews, Europe 1 et le JDD, publié le 20 février 2025, indique que 68 % des Français souhaitent un référendum sur l’immigration, une idée soutenue majoritairement par les électeurs de droite et d’extrême droite.
Cependant, les divisions sont nettes selon les sensibilités politiques. Si 80 % des sympathisants Les Républicains et 93 % des électeurs du Rassemblement National sont favorables à ce référendum, la gauche y est massivement opposée : 76 % des socialistes et 62 % des écologistes rejettent l’idée. Même au sein de la majorité présidentielle, le sujet divise, avec 59 % des sympathisants Renaissance pour et 41 % contre.
Le débat sur l’immigration ne se résume donc pas à une seule tendance majoritaire, mais reflète des fractures politiques et générationnelles profondes. Si l’opinion publique semble parfois en décalage avec les discours les plus tranchés, elle évolue progressivement vers une perception plus équilibrée de la question migratoire. Une réalité que le débat politique ne reflète que partiellement.