Ce lundi 10 mars 2025 s’ouvre un procès historique pour l’industrie du jeu vidéo : trois anciens hauts cadres d’Ubisoft comparaissent devant le tribunal correctionnel de Bobigny.
Accusés de harcèlement moral et sexuel, Serge Hascoët, Thomas « Tommy » François et Guillaume Patrux devront répondre de pratiques systémiques qui auraient perduré au sein du géant français du jeu vidéo pendant près d’une décennie.
Un scandale révélé par des témoignages et des enquêtes journalistiques
L’affaire Ubisoft éclate en juillet 2020, lorsque des témoignages anonymes publiés sur Twitter (désormais X) dénoncent une culture d’entreprise toxique et des comportements déplacés de certains hauts dirigeants. Rapidement, les révélations se multiplient à travers des enquêtes de Libération et Numérama, dévoilant une ambiance de travail marquée par des insultes sexistes, racistes et homophobes, des humiliations publiques et une tolérance quasi institutionnelle à l’égard du harcèlement sexuel.
Face au tollé, Ubisoft procède à des mesures disciplinaires : Serge Hascoët, alors numéro 2 du groupe et directeur créatif, démissionne, tandis que Thomas François et Guillaume Patrux sont licenciés pour faute grave. Mais ces actions internes n’empêchent pas l’ouverture d’une enquête judiciaire, qui aboutit aujourd’hui à leur comparution devant la justice.
Des faits accablants mis en lumière
Selon l’enquête, Thomas « Tommy » François, ancien vice-président du service éditorial d’Ubisoft, aurait instauré un climat délétère en multipliant des comportements inappropriés. Parmi les accusations, on retrouve des scènes stupéfiantes :
- Diffusion de films pornographiques avec le son activé en open-space ;
- Baisers forcés sur des collègues ;
- Propos dégradants visant les employées, qualifiées de « salope », « morue » ou « laideron » ;
- Humiliations physiques, comme forcer une employée à faire le poirier en jupe devant tout le bureau ou encore la ligoter à une chaise et l’envoyer à un autre étage par ascenseur.
Lors d’une fête de Noël, il aurait également tenté d’embrasser de force une jeune employée, soutenu par d’autres collègues, ce qui lui vaut une mise en examen pour tentative d’agression sexuelle. Serge Hascoët, de son côté, est accusé de harcèlement moral et sexuel. Il aurait notamment tenu des propos racistes à l’encontre d’une employée de confession musulmane, en l’interrogeant sur son adhésion supposée aux idées de l’État islamique après les attentats de 2015. Il aurait aussi placé des images de sandwichs au bacon sur son écran d’ordinateur et déposé de la nourriture sur son bureau durant le ramadan. Guillaume Patrux, l’ancien « game director » du studio, est lui poursuivi pour harcèlement moral, accusé d’avoir activement participé à cette culture toxique en incitant à des comportements déplacés au sein de son équipe.
Un tournant judiciaire pour l’industrie du jeu vidéo
Ce procès constitue une première pour le secteur vidéoludique français. Si l’industrie a déjà été secouée par des affaires similaires, peu de cas ont été traduits devant la justice. Le syndicat Solidaires Informatique, qui a soutenu plusieurs plaignantes dans cette affaire, dénonce « les rouages d’un système qui manipule, épuise et broie les travailleurs et travailleuses de l’entreprise ». L’organisation espère que ce procès enverra un message fort aux entreprises du secteur : « Ce n’est pas un problème isolé, mais une problématique systémique dans l’industrie du jeu vidéo, où le harcèlement est trop souvent minimisé ou ignoré. »
Si les prévenus contestent les accusations, ce procès met en lumière les failles de l’entreprise en matière de gestion des ressources humaines. Selon le rapport d’enquête, « un grand nombre de témoins ont renoncé à porter plainte par peur des représailles et des conséquences sur leur carrière ». Ubisoft, de son côté, a réformé ses procédures internes depuis 2020 et affirme avoir mis en place des mesures pour éviter que de tels comportements ne puissent se reproduire. Les audiences, qui se tiendront jusqu’au 14 mars, devraient être scrutées de près, tant par l’industrie du jeu vidéo que par les acteurs engagés dans la lutte contre le harcèlement au travail. Le verdict attendu pourrait marquer un tournant dans la responsabilisation des entreprises et la protection des victimes au sein d’un secteur encore largement dominé par une culture du silence.